Peintre et sculpteur

1955

Trouve t-on dans l’année de naissance d’un artiste une des clés de l’œuvre ?

Cette question m’est apparue à la lumière de l’œuvre d’Anselm Kiefer.

Né en 1945, Kiefer raconte souvent que cette année de naissance semble avoir été déterminante ; Il dit volontiers à quel point cette idée de reconstruction, de renaissance, voire tout simplement de naissance sur un champ de ruines fut primordiale. Cette année 1945, symbole de la fin d’une guerre, fut le symbole encore plus fort de la fin d’une certaine foi en l’homme, qui plus est en l’homme allemand pétri d’une culture qui ne  parviendra pas à se préserver des pires instincts.  Kiefer, a-t-il donc été imprégné dés ses premiers jours par cette obligation de rachat passant par l’impérieuse nécessité de créer du sublime, pour tenter de regagner la communauté des hommes et d’y survivre ?…    Il y parviendra en proposant, au fil des ans, une œuvre immense, magnifique  à partir des seuls matériaux disponibles dans son esprit ; de la terre, de la boue, des cendres et des ruines … Comment être allemand et plus encore, comment être un artiste allemand en naissant, en 1945 ? Semble nous dire chaque tableau de Kiefer.

L’année 1955, année de ma naissance, a-t-elle porté, à un moindre degré, une charge ayant pu contaminer aussi  tout mon être, puis influencé naturellement ma peinture ?

Si 1955 représente d’abord ce triste anniversaire décennal de la fin d’une guerre, de la fin d’une tragédie, de la fin d’une espérance mais n’a-t-elle pas été, aussi, dans cette Tunisie qui me fit naitre, une date de transition, de flottement même, un entre-deux si particulier ?

Nous savons que l’après guerre sera aussi l’histoire de la libération des peuples ; Au nom de la liberté de nombreux  peuples et notamment ceux ayant participé à l’effort de guerre chercheront à gagner leur indépendance. Des  processus de décolonisation seront alors initiés en Asie, en Afrique.

En Tunisie cela s’achèvera par la proclamation de l’indépendance  en 1956.

Deux années auparavant, en 1954, la Tunisie deviendra autonome grâce à un gouvernement intermédiaire, qui, mettant fin au protectorat français, la mènera jusqu’à cette indépendance, après le retour triomphal, en 1955, de Bourguiba, le leader indépendantiste et futur président.

Naitre en 1955 en Tunisie fut donc arriver dans un moment assez indéfini, sur une terre mouvante, un espace d’attente, attente de cette indépendance pour les Tunisiens arabes, attente d’un départ redouté,  surtout pour les juifs, mais aussi les français, les italiens…

Comment naitre et grandir, alors, sur une terre que vous ne sentez pas tout à fait la votre et dans laquelle vous ne pouvez prendre racine ?…

Quelles perceptions ai-je eu alors du monde en arrivant en 1955 dans cette Tunisie qui s’efforçait de passer de l’autonomie à  l’indépendance ? On sait combien pour les jeunes adultes cette période de transition, entre autonomie et indépendance est une source d’inquiétude en dépit des rêves des espoirs. Pour un pays sans doute en est t-il de même…

L’étrangeté de cette période me fit naitre français bien que ni ma mère ni mon père ne le soit.

Aujourd’hui encore je ne comprends pas bien cela, à quel titre suis-je né français en cette année de 1955 ? Je sais seulement que mon père, juif tunisien, en fit la demande, et que lui aussi le devint mais plus tard, ainsi que ma mère. Naitre et être français n’était-il pas une façon de prolonger le protectorat français que certain ne voulait pas voir s’achever ?…

J’ai déjà évoqué cette curieuse sensation d’être, du seul fait de cette année de naissance, comme suspendu, décollé d’un sol qui n’est pas tout à fait le votre et de cette sensation de devoir se projeter vers un ailleurs que vous ignorez mais dont on vous dit qu’il est le votre…

Sans doute garderais-je cette perception longtemps, celle d’être forcement étranger partout, sans cesse, et d’être dans l’attente permanente d’une terre qui dans le fond n’existe pas…

 

 

 

 

 

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