Peintre et sculpteur

La Porte de France

La Porte de France

De mon balcon je pouvais entrevoir la Porte de France.

A l’extrémité de la ville dite coloniale de Tunis se situait une place au milieu de la quelle trônait comme un arc de triomphe de pierre, imposant vestige des remparts anciens. Ce monument se nommait la Porte de France. Nous habitions non loin de là. Ce nom avait été donné par les Français bien- sûr, mais à l’origine cet édifice se nommait  Bab el-Bahr, signifiant porte de la mer en raison de son orientation, dit-on.

Derrière cette porte, qui était plutôt une arcade de pierres ocres, se situait, la ville arabe, la Médina. Enfant, on ne m’y emmena jamais, cette porte devait rester fermée. Bien plus tard, je découvris les merveilles de cette vieille ville arabe et du même coup je compris le cloisonnement de nos vies, en particulier de ma vie d’enfant qui déjà devait se construire loin du monde arabe, et dans une sorte de France fantasmée, construite, alors que mes pieds marchaient pourtant sur ce sol tunisien.

Mes parents n’étaient pas Français mais on me rêvait français, et on me fit naitre Français, je ne sais d’ailleurs toujours pas par quelle manipulation administrative cela fut rendu possible dans cette Tunisie de 1955 qui transitait de  autonomie à l’indépendance. Les choses se déroulèrent comme si la fin annoncée du protectorat devait absolument se prolonger par la protection de cette nationalité française. L’histoire, il est vrai, confirmera que les juifs, dont la présence pourtant millénaire aurait pu et du se poursuivre, finiraient par ne plus être désirés en Tunisie et même dans l’ensemble du Maghreb. Cet exode, que certain appelleront l’exode oublié, concernera  prés d’un million de juifs contraints au départ. Naître Français en Tunisie c’était donc anticiper ce départ imminent.

Ainsi, de mon balcon du deuxième étage de notre immeuble situé (par un hasard qui n’en fut peut être pas un)  juste à l’angle de l’avenue de France et de la rue Charles de Gaulle, j’apercevais à travers le feuillage dense des ficus, cette porte de France, proche et si lointaine…

J’étais suspendu et à l’abri dans ma chambre, loin du tumulte de Tunis et de sa médina dont les deux entrées étaient masquées par cette Porte de France, porte de pierre mais aussi porte mentale verrouillant nos vies. J’étais aussi doublement protégé par une mère attentive et protectrice d’une part et par un père qui ferra tout  pour m’éloigner de cet orient qu’il chercha toute sa vie à fuir, niant ainsi sa propre arabité indissociable pourtant de son identité de juif-tunisien.

Durant mes neuf années de vie en Tunisie je ne devais jamais apprendre à parler l’arabe, je n’eu jamais d’ami tunisien et j’allais bien-sûr dans une école française. Aujourd’hui je réalise l’absurdité de cette vie, copiée sur les vies coloniales et fermées à ce qui était perçu comme une sous-culture nuisible.

Mon père n’était pourtant pas un colon, mais il ferra tout pour se dé-intégrer du monde arabe. Ainsi, par exemple, épouser ma mère, juive –italienne sera aussi pour lui l’occasion de s’éloigner plus encore de ce monde arabe ; la communauté des juifs- italiens (les gorni comme ils été nommés) arrivée tardivement de Toscane était considérée comme une forme d’aristocratie qui d’ordinaire se mêlait très peu à la société tunisienne.

Voilà comment je fus élevé, dans une bulle survolant le lieu même de ma naissance.

De très nombreux et merveilleux souvenirs de cette enfance se rappellent souvent à ma mémoire. Pourtant cette séparation entre plusieurs mondes, plusieurs communautés me revient aussi, avec tristesse. Et sans doute ai-je hérité de mes premières années une forme de crainte face au monde, crainte qui mettra longtemps à s’effacer.

J’étais un enfant timide, craintif et inquiet.

Mes souvenirs d’enfant sont faits de tant d’images, d’odeurs, de moments extraordinaires qu’il m’est difficile d’en faire l’inventaire mais me reviennent à l’esprit tout autant de peurs, de frayeur, que cet enfant sous cloche ressentait par instant.

Si  je n’allais jamais dans la médina toute proche, dans ce labyrinthe de ruelles que je découvrirais que plus tard avec émerveillement, j’allais néanmoins souvent avec ma mère au marché centrale de Tunis, situé plus haut dans l’avenue Charles de Gaulle, là je ne quittais pas les jupes de ma mère de crainte de me perdre dans la foule bruyante et dense. Je me souviens encore très nettement du jour où, malgré mes précautions, je me retrouvais perdu dans la grande halle du marché aux poissons, égaré sur un sol glissant, au milieu de ces crieries de marchands et de leurs étals d’espadons acérés, d’anguilles frétillantes, de mérous effrayants, de loups, de thons sanglants…     Aujourd’hui, et malgré ces souvenirs mêlant fascination et peurs, je ne connais pas plus grand bonheur que de me trouver de nouveau, cinquante années après, au milieu de cet extraordinaire marché aux poissons.

Mon gout du voyage viendra plus tard, comme pour dépasser mes craintes, et cette peur ancienne de me perdre, puisque le voyage c’est précisément cela- se perdre- jusqu’à se perdre de vue soi-même, pour se retrouver, et voir en soi, mieux encore…

Ainsi, enfermé dans cette fausse France de Tunis, je découvris enfin, impatient, la vraie en 1965. Elle ne fut pas du tout à la hauteur de mes rêves. Le gris, le froid, la solitude furent au rendez vous. Le premier jour d’école en France mon nom manquait sur la liste. Je restais seul dans la cour, étouffé par des sanglots irrépressibles.

En Tunisie j’étais français, en France j’étais devenu le tunisien oublié sur la liste…

A Tunis, la Porte de France, m’enferma dés ma naissance dans une France illusoire, arrivé en France il me fallut, cette fois, m’ouvrir, étranger parmi des étrangers, à mon nouveau pays, lui aussi, en ces années, clos de l’intérieur…

Septembre 2011

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