Peintre et sculpteur

Quel monde ? Notre monde ! de Michel Lequenne, 2001

L’art reflète-t-il le monde ? L’art qui le crut découvrit qu’il ne reflétait que des apparences idéalisées quand la photographie lui apporta le démenti de sa plate instantanéité. Sous ses rêves imagés, et au mieux ses utopies, l’intériorité qu’il cachait n’était accessible qu’à d’autres inconscients, aussi enchantés que ses images. Ce qu’il pouvait avoir d’intemporel, invisible à la plupart de ses contemporains, attendait la lucidité de notre lecture.

L’art moderne – celui du siècle dont nous sortons -. délivré d’avoir à reproduire les apparences, retrouva les voies de ses plus anciennes origines : refléter l’intériorité humaine en ses profondeurs ; dire ce qui ne peut être dit avec des mots; dire ce que les mots ne disent qu’en mentant, fut-ce de bonne foi.

Ainsi l’histoire de l’art moderne ne peut-elle être éclairée par la critique esthétique. Cet art, dans sa plus haute authenticité, nous dit l’histoire d’un siècle en ses profondeurs de bruit et de fureur, de cris de triomphe et de terreur ; de son rire aussi, dont l’humour noir semble devenir d’autant plus sombre et ricanant que les décennies passent.

Marc Perez est bien un digne enfant des maîtres de ce siècle où il est né. Ses créatures, ce sont des bâtards, écrivais-je il y a quelques années : bâtards des figures fuligineuses de Giacometti, et des riches minables tordus de Bacon. Mais bâtards au bon sens du mot, celui du riche métissage qui unifie le meilleur de ses géniteurs. Les créatures de Giacometti sont des solitaires effacés, tristes exclus par incompréhension du chaos de leur monde. Celles de Bacon appartiennent si bien à leur classe que ceux qui n’en étaient pas ne pouvaient s’identifier à eux. Nous comprenions les premières, nous regardions les secondes avec une joie d’ironie justicière, mais passive. Celles de Marc Perez nous touchent plus universellement. Ces êtres grotesques, fragiles infiniment sur leurs pattes d’araignées, sans visages, qu’il nous jette à la figure, ce sont bien nos contemporains, nos pareils, nos frères.

Armée ! a écrit Christiane Vollaire. Ce temps a connu des « armées des ombres ». Mais c’étaient des combattants qui, si misérables fussent-ils, savaient pourquoi ils se battaient. Ceux-là sont d’armées défaites. Ils suintent l’impuissance du désespoir.

Miroir déformant? Oui de ceux qui soulignent nos défauts.

Et Perez s’en moque. Voyez ici ce parapluie avec lequel peut-on croire se protéger de ce qui vous tombera sur la tête. Et cette échelle posée sur le vide, qui ne mène à rien, fonction perdue ! Perdus ! Ils le sont tous d’ailleurs, ces déboussolés, dans le brouillard. Un brouillard épais qui est la parfaite image de notre temps sans horizon, et dont le passé s’estompe et se brouille, se perd. Et que d’autres s’enfoncent, soient engloutis dans tels blocs qui se durcissent comme béton : c’est le présent de trop d’entre nous.

Donc Perez critique, il satirise. Cela n’empêche pas la pitié, la fraternité, mais cela les secoue.

A chaque fois que l’art a eu besoin de dire l’horreur indicible, de Bosch à Callot, et de Goya à Picasso, il a su nous la montrer par ses moyens propres, mystérieux, adaptés aux conditions mêmes de la réaction du spectateur fasciné. Ainsi Perez pratique-t-il, nous assaillant et nous provoquant, pour nous retenir et nous envoûter, nous obliger à la lucidité.

L’horreur de notre monde est moins simple que celle du passé, ce qu’elle gagne en puissance, elle le perd en visibilité. Et c’est ainsi qu’elle nous a trop longtemps laissés désarmés.

Le miroir de Perez nous alerte I Que ce ne soit plus notre monde, mais celui d’hier ! Celui que nous refusons.

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