Peintre et sculpteur

La guerre, de Christiane Vollaire, 1996

Marc Perez est un chef de guerre.

Il lève une armée d’ombres, innombrable et jamais épuisée, incessamment renouvelée, renforcée et démultipliée à chaque toile, à chaque dessin, sur des supports de papier sauvage ou de toile brûlée. Des yeux sans visage surgissent, ou des visages aux yeux effacés, des bribes d’êtres bâillonnés, ligotés, mutilés, avancent irrésistiblement, sortent si fort qu’on sait qu’on ne pourra plus les faire rentrer. Puissants et castrés. Sans bras, sans visage identifiable.

Parfois ils vont par paire : une mère emmaillotée à son gosse, un couple irrépressiblement enfusionné. Une horde primitive, impossible à endiguer, s’avance du dedans de nous vers le face à nous. Ils ne parlent pas, ils sont.

Marc Perez tranche. De ce magma informe du mal-être et de l’indicible, il fait surgir, d’un pinceau incisif, des formes brutales, fondamentales. Débarrassées de l’anecdote et de l’illustration. La vie n’est pas simple et tranquille. Elle est rude et non finie, en gestation. C’est dans ce vif que Marc Perez tranche ses demi-morts incoercibles.

Exister Marc Perez est un chef de guerre. Celle que chacun mène contre soi-même pour se mettre au monde, et qu’il mène sans doute plus durement que d’autres. La peinture est une arme qui sert à défendre sa peau. Exister face au réel, c’est-à-dire produire du réel. Le peintre n’entre pas dans l’imaginaire, il en sort. Il peint pour exister, il réalise au double sens du terme : faire être et comprendre.

Ces demi-morts sont des demi-vivants : la part de soi qui tente d’accéder à l’aveu d’existence. Ils sortent des limbes, ils ne veulent plus de l’obscur. La violence qu’il leur a été faite, c’est celle de la négation : ils ne veulent plus être niés. Ce qu’ils réclament obstinément, c’est seulement cela : l’accès à l’évidence. S’ils n’ont pas encore de bras, c’est qu’ils ne sont pas finis : ils sont sur le seuil de l’existence et exigent d’entrer. Ils veulent prendre corps, ils aspirent à sortir de leur emmaillotage.

Ce désir-là se fait de plus en plus insistant et précis. Désir d’être, si puissant qu’il fait passer l’artiste de la peinture à la sculpture : un art de plus en plus incarné, un objet de plus en plus concret. Et le matériau de la sculpture est le support-même de la peinture : toile, encollage, cordes, pinceaux, sont la matière première de la réalisation de l’objet.

La couleur est toujours la palette infinie des tons de la terre : des ocres glaiseux, modulés du blafard au rougeoyant. Des couleurs brutes, dont la violence tient rarement de la vivacité : on sort des limbes, on se pétrit à partir d’une argile première : celle dont on a longtemps imaginé qu’un dieu avait tiré des hommes. Des têtes primitives, insectes pas encore humanisés, émergent de leur chrysalide. En gestation toujours.

Blessés par endroits des taches d’une lumière crue : celle vers laquelle ils tendent et qui, pour l’instant, leur fait encore mal. Elle blessait aussi, comme la vérité, les yeux écarquillés d’obscurité du prisonnier de la caverne, dans l’allégorie de Platon.

Quel est ce nous ? L’atelier est à leur image : un cocon dans lequel sont compactés, passés à l’alambic, tous les éléments d’un milieu intérieur nutritionnel. C’est un placenta. Çà et là on reconnaît, épinglé au mur, un morceau de Vermeer, ou de Rembrandt, ou de Bacon. Mais, intégrés dans ce lieu, ils ressemblent tous à du Marc Perez : ils ont été phagocytés. S’il y avait un miroir, il est sûr qu’on y subirait soi-même le même sort.

Cette armée d’ombres qui s’avançait sur le papier en est sortie, elle a pris position dans la troisième dimension. Ils sont là, en volume, on peut tourner autour. En prenant corps, ils se sont différenciés en âge et en sexe : il y a des parents et des enfants, des adolescents, des bébés, des vieux, des hommes et des femmes.

Ils ont parfois cessé de marcher pour s’asseoir, en famille ou sur un banc, ou isolément, ou posés les uns sur les autres, comme une réminiscence archaïque de Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant de Vinci. La seule position de la tête évoque les désarrois de l’adolescence ou les protections de la maternité.

Quelque chose là vient de nous. Mais quel est ce nous ? Celui des peurs indicibles et refoulées, des humiliations oubliées, des hontes mal lavées : cet obscur objet de l’angoisse, connu de tous et différent pour chacun. Cet universel qui n’est pas centré sur la raison. En se détournant de l’illustratif, Marc Perez nous donne accès au collectif.

On ne commet pas une indiscrétion, on n’entre pas là par effraction. On entre quelque part où on a bien lieu d’être : on a sa place dans ce face à face avec l’obscur. Ces types-là, si méconnaissables, on les reconnaît. Cette guerre-là est aussi la nôtre, qu’il nous arrive de mener autrement, ou de mal mener, ou de ne surtout pas vouloir mener.

Mais son intuition à lui est tellement puissante qu’elle ne peut pas rester sans corps. Ces embryons dont il accouche se fossilisent chez d’autres, ou se décomposent. Les siens entrent dans le réel, aussi effrayés et déterminés qu’un nouveau-né. On sait au moins à qui l’on a affaire.

Sculpter — réanimer Ce rapport primitif à la vie dans son émergence, cette relation immédiate à la matière brute et à son foisonnement, il est à coup sûr vital, il est nécessaire ; mais il n’est pas jouissif. Pas plus qu’un accouchement. Quelque chose doit venir au jour, mais c’est du boulot. Marc Perez est donc en travail.

Cette remontée douloureuse d’une vie incertaine, qui est le terreau même de sa production plastique, n’a-t-elle vraiment rien à voir avec son autre activité, celle du médecin-réanimateur ? Avec les corps abîmés et mal assurés qu’il doit tenter de ramener du côté de la vie ? L’analogie est évidente, et elle est forte. Ce sont seulement les conditions d’exercice de la médecine qui la rendent inopérante. Les êtres embryonnaires qu’il met au jour en tant qu’artiste, Marc Perez peut s’y reconnaître. Il a accès à leur profondeur, qui est la sienne. Il s’y sent authentique, il peut y mener sa quête et tenter d’y accomplir une exigence. Mais le système hospitalier a fait que ce qu’il y a de plus vital en l’homme devienne le double objet d’une mise en équation biologique et d’un rapport de forces institutionnel. Là où l’artiste peut s’identifier, le médecin ne peut que se fonctionnaliser. Ce que l’art y a gagné, l’authenticité du rapport de soin l’a perdu. Marc Perez en prend acte : il est artiste. La guerre intestine est si mobilisatrice qu’elle désarme le combat institutionnel, et Marc Perez est incontestablement mieux armé pour la première.

Cacher — montrer Qu’est-ce qui pousse un homme à créer ? Qu’est-ce qui pousse un homme à regarder ? Et qu’ont-ils à partager ? Quelle force maintient, des heures, des jours, des mois, des années, un peintre ou un sculpteur dans le cocon de son atelier ? Quelle exigence dont il ne sait pas lui-même l’intention ?

Une intuition donne corps à l’objet, libérée de toute volonté préalable. C’est un accomplissement sans projet. La simplicité des formes atteint ainsi le cœur de l’acte créatif, et créer n’est qu’un travail constant d’épuration pour toucher l’essentiel : une mise à nu.

Mais cette part de soi qui aspire à l’être, elle est paradoxale : c’est à la fois celle qu’on veut affirmer en la présentant comme un défi, et celle qu’on veut nier pour s’en débarrasser. C’est toute l’ambivalence de la catharsis, cette épuration de soi, qu’elle doit exposer ce qu’elle veut tuer, et s’affirmer dans ce qu’elle veut exciser. C’est pourquoi l’art place l’artiste dans cette liaison à soi qui est aussi un enchaînement.

Si je me fais connaître par ce que je veux nier de moi, c’est ce déchet que me renverra le regard de l’autre. L’œuvre d’art est à la fois chef-d’œuvre et déchet, et c’est cette dualité qui est le plus difficile à gérer pour son auteur. Elle explique peut-être la difficulté à montrer la gêne face au regard du spectateur et le caractère insupportable de sa critique : l’artiste montre ce qu’il a fait dans une sorte de fierté honteuse et d’avance offensée, dans un défi.

La guerre contre soi-même est aussi celle de l’exhibition, et le regard est son arme.

Septembre 1996

Christiane Vollaire est philosophe et écrivain.

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